C H R O N O L O G I E
Première apparition de Rosa†Crvx
Aître St Maclou de Rouen
19 avril 1984

 

- "Et pourquoi ne viendriez-vous pas faire un concert dans l'école?" me demanda Jacques Poli, un de mes professeur aux beaux-arts de Rouen. L'idée me trottait dans la tête depuis un moment. L'école des beaux arts est installée dans l'aître Saint Maclou de Rouen, un grand cloître qui servit de fosse commune aux cadavres des pestiférés et dont le décor ne pouvait être mieux choisi pour un premier concert. A présent que la demande émanait d'un professeur les choses allaient être un peu plus simples...

Il faut dire que c'est un véritable cirque pour chambouler les habitudes des vielles institutions comme celles des écoles d'art. En général, pour obtenir une clef d'un labo photo il faut attendre une dizaine d'autorisations et cela n'incite pas à entreprendre des grandes initiatives... Faire un concert dans l'école supposait beaucoup de bouleversements administratifs. La seule salle assez grande pour recevoir du public était le grand atelier de volume et, en temps normal, il est tellement surchargé de travaux d'élèves inachevés qu'il est difficile de trouver la place pour y construire quelque chose. Là, il s'agissait de le vider! Le vider pour un soir! Comment faire avaler ça au responsable de l'ordre? Sans l'appui d'un professeur rien n'était possible.

J'ai donc été trouver "Monsieur Pierre" un homme proche de la retraite qui tenait à l'oeil les élèves un peu "agités" dans mon genre. J'avais pris la précaution de demander à Jacques Poli de lui annoncer la chose pour éviter les premières effusions . "Pierre" m'a regardé arriver de loin me fixant du regard; la petite guerre venait de débuter. Il est resté un long moment à me regarder balayer, nettoyer et déplacer dans une remise les divers objets les plus encombrants. Vers la fin de journée, l'atelier commençant à se vider, il était temps de passer aux choses sérieuses. Le concert avait lieu le lendemain soir et j'avais prévu toute la journée du lendemain pour les préparatifs sonores. Il restait en plein milieu de l'atelier l'énorme établi de bois massif et celui ci constituait un support idéal pour y démarrer une scène.

"Voudriez-vous m'aider à déplacer l'établi de l'autre coté de l'atelier, Monsieur Pierre"?

Pierre est de venu rouge vif et m'a lancé d'un ton glacial: "L'établi ne bougera pas d'ici" sur le même ton je lui répondais que je ne pouvais rien faire avec ce gros truc bête au milieu de la salle et qu'il devait bouger de là... Le ton est monté d'un coup, "Cela fait dix ans que l'établi est là, il ne bougera pas d'ici" et moi "je vous emmerde avec vos habitudes!   je le mettrais où je voudrais!" L'engueulade a duré un temps interminable, je n'ai pas cédé et, les larmes aux yeux, Pierre m'a aidé à bouger l'établi.  A partir de ce moment là, le premier concert de Rosa-Crvx était enfin possible. Je venais d'apprendre la première leçon: dire merde à tout le monde et foncer. Etant donné que ce genre de concert est un peu inhabituel, les choses se passeront à peu près ainsi tout au long de notre parcours. Sauf quelques rares cas, nous avons toujours rencontré de la mauvaise volonté de la part des techniciens de salle. C'est comme si un concert devait ressembler à ce qu'ils ont dans la tête et que ce sont eux qui décidaient du déroulement des événements!

Le lendemain, Claude me rejoint avec sept balles de paille. Suivant notre plan, nous éparpillons la paille dans tout l'espace réservé au public "pour leur donner l'impression d'être comme des cochons" puis nous faisons le tour de l'école et rassemblons dans un coin de la salle une dizaine d'extincteurs et un maximum de seaux d'eau.

Bien évidemment, pas de projecteurs! Nous avons emprunté des centaines de cierges dans toutes les églises du coin ainsi que trois magnifiques candélabres supportant chacun quatre-vingt bougies.

- "Alors Olivier, on a été à la messe au lieu d'aller an cours?"

C'est vraiment très gênant de téléphoner a un curé, sous l'oeil vigilant du directeur de l'école, et de lui donner rendez-vous au sujet de trois candélabres géants pris par mégarde dans son église... Difficile aussi d'expliquer comment la grande porte de la nef principale se trouvait mystérieusement ouverte cette nuit là, étant donné que les candélabres étaient trop grands pour passer la porte d'entrée des visiteurs de l'église... Une véritable confession sous les yeux heberlués du curé!!!

- Mais comment, diable! avez vous pu transporter tout cela ???    ... Pourtant ce n'est pas a un curé que l'on explique ce que l'on peut faire quand on a la foi ...

Le concert débutera avec beaucoup de retard.

 

La petite foule réunie dans la paille achèvera la soirée à grands jets d'extincteurs: le mannequin, en brûlant, a mis le feu au plancher de la scène... Impossible de m'arrêter dans mon chant, c'est trop enivrant. Je suis pris dans mon propre jeu. Le feu se répand tout autour de moi, je suis comme hypnotisé, mes cheveux commencent à brûler, ça ne fait pas mal... je suis ailleurs. Je me souviens avoir pensé à un moment "c'est formidable! ... il se passe quelque chose de formidable!"